
C’était Cécile aux mille prénoms, usurpant une identité imaginaire chaque fois qu’elle écrivait ses coordonnées au dos d’une enveloppe, qui, de passage à Toulouse, voilà une vingtaine d’années, m’avait adressé cette carte postale achetée au musée des Beaux-Arts, la Baronne de Crussol peinte par Elisabeth Vigée-Lebrun en 1785.
Je l’avais conservée, d’abord maintenue à l’aide d’une épingle sur le mur face à mon bureau, puis rangée dans le tiroir à courrier, avant de l’encarter en guise de marque-page dans le guide Baedeker du Midi de la France, une édition de 1886, que j’aimais consulter avant tout déplacement, prenant plaisir aux descriptions lyriques et aux conseils surannés.
Je m’étais promis d’aller contempler ce tableau dès que je passerai à Toulouse, mais il n’en fut rien.
Je m’y rendais pourtant souvent, mais, chaque fois, un incident quelconque m’empêchait d’accéder à la salle où il se trouvait, fuite d’eau intempestive, fermeture temporaire de la section en raison d’un manque d’effectif, jusqu’à la fermeture pour travaux en 2017 pour plusieurs années. Les vestiges d’une chapelle découverts lors d’une fouille archéologique préalable retardèrent la réouverture du musée jusqu’en ce début d’année 2026.
Que vas-tu faire à Toulouse? Honorer un rendez-vous sans cesse reporté avec la Baronne de Crussol.
La réouverture du musée des Augustins abritant les collections des Beaux-Arts, attirait du monde. Cependant privilégiant un jour de semaine, je pus contempler à loisir le tableau accroché au premier étage.
Joséphine de Crussol, épouse d’un lieutenant-général des armées du Roi, est assise de trois-quarts, une partition à la main, se tournant vers nous avec désinvolture. Elle porte un vêtement de soie rouge bordé de fourrure noire, coiffée d’un large chapeau assorti; satin, velours, dentelle, tout est jeu d’ombres et de lumière. Elle ne semble pas poser, c’est presque un instantané photographique. L`atmosphère semble heureuse, décontractée, nous sommes dans les derniers temps précédant la révolution, tout le charme de l’ancienne France aristocratique semble résider dans la toile. On devine quelques références à la Reine Marie-Antoinette qui a largement participé à la renommée d’Elisabeth Vigée-Lebrun, son goût de la campagne symbolisé par le fichu noué autour du cou, la partition d’un opéra de Gluck, son musicien préféré, le teint frais du visage, sans maquillage, dont elle avait lancé la mode.
Portraitiste d’exception, celle qui soupirait «Je n’ai eu de bonheur qu’en peinture» a su remarquablement saisir les instants fugitifs d’un monde raffiné qui glissait vers l’abîme.
Avant de quitter le musée, je m`attardais dans la boutique, achetais quelques cartes représentant la Baronne de Crussol pour les envoyer à mes chers correspondants, ceux de l’ancienne France d’aujourd’hui, avec qui j’échange encore régulièrement des lettres écrites au stylo-plume.
Marc Vincent